Colombie 2014 - 1

Colombie 2014 - 1

Préambule

C'est lors de mon périple Quito - Lima que j'eus l'idée d'aller voir la Colombie d'un peu plus près, lorsqu'un français à vélo, rencontré à la sortie du Canon del Pato au Pérou, m'eût dit qu'il envisageait de poursuivre jusqu'à Caracas au Vénézuela, en passant par ... la Colombie. De retour en France, une doctorante de l'Université de Pau - ... colombienne, un enseignant de cette même université marié à une ... colombienne, m'ont vanté ce trop méconnu pays, médiatisé par la question des Farc. La décision d'y aller fut prise lorsqu'un autre collègue universitaire m'eût dit qu'il y passa plusieurs années en coopération.

Bien sûr, lorsque j'en parle autour de moi, neuf fois sur dix, on ouvre des grands yeux. Lorsque je dis que les billets d'avions sont pris, on me demande même d'annuler ... "Tu prends de grands risques" ... Mon vélo - le Mulet - en revanche est tout frétillant. Du coup, j'ai décidé d'alléger un peu la charge qu'il va devoir porter. Après étude attentive avec les maigres cartes géographiques utilisables, après auscultation des photographies de Google earth, après lecture du Petit Fûté, une boucle s'est vite imposée, contrainte par les quelques 25 jours que je me suis donnés pour ce nouveau voyage à pédale.

Première curiosité : les photographies aériennes de Google earth sont étrangement floues pour bien des secteurs géographiques, devenant souvent illisibles dès lors que l'on cherche à voir un peu de détails. Comme déjà constaté lors de précédents voyages, c'est avec Google maps que finalement les reconnaissances d'itinéraire sont les plus pratiques. Sauf que les pistes ne sont pas toutes mentionnées.

Deuxième constat : Le parc national de Los Nevados que je souhaitais traverser est très sévèrement encadré : accès uniquement avec un professionnel en 4x4 à partir de 8h30 du matin avec retour obligatoire pour 15h, le tout avec un paiement conséquent. Je voulais le traverser en vélo d'est en ouest sur la piste existante (accessible au 4x4) pour joindre Salento. Mais, solution impossible après de nombreux contacts pris dont celui du directeur du parc national. Dommage ! Ca me prive de voir de près le volcan Nevado del Ruiz (5300 m). Sans doute, la récente éruption du 13 novembre 1985 ayant fait 25 000 morts dans la ville d'Armero, justifie-t-elle de telles mesures de précaution.

La boucle !

Finalement, j'ai retenu une boucle probablement assez classique figurée sur la carte ci-dessous :

... avec toutefois une petite variante si possible : délaisser le bitume après Cajamarca pour joindre Salento par une piste de 66 km théoriquement faisable mais qui ne figure pas sur les cartes habituelles. J'ai trouvé cette piste en regardant les itinéraires VTT décrits dans Wikiloc, un site qui compile les itinéraires avec les points GPS, dont ceux réalisés à bicyclette (VTT). En pointant les relevés GPS sur la carte, j'eus la surprise de voir qu'il y avait un passage possible de Cajamarca à Salento. En regardant d'un peu plus près, le passage n'est pas considéré comme des plus faciles, sans village intermédiaire, obligeant une grimpette jusqu'à 3340 m mais surtout une dénivellation montante cumulée qui paraît rédhibitoire. On verra bien si jamais le jour venu, je me sens les jambes et la tête pour le tenter. Un atout : la vue vers les volcans du parc national de Los Nevados paraît très belle. Un désagrément : le Mulet n'est pas un VTT ... Le poids n'est pas le même.

Le poids ... on allège un peu !

Comme j'aurai moins de pistes que lors de mes précédents périples, j'ai remplacé les larges pneus en 2 par des pneus un peu plus étroits en 1,75. Ce sont ces mêmes pneus que j'avais lors de mon premier périple en Asie. Ils sont un peu plus roulants même s'ils accrochent moins en piste. Je n'emporte pas de réchaud, donc pas de gamelles, pas de réserves d'essence. Pour les jours où je serai amené à camper, je me mettrai en mode survie c'est-à-dire avec pain, boite de thon à l'eau, biscuits, fruits, boissons froides. En revanche, j'emporte bien tout l'essentiel : de quoi réparer chaîne, chambre à air, crevaisons, cables, patins de frein, huile, brosse, pince, tournevis, clefs ... ; la tente mais sans matelas ; la tablette Asus avec la puce Gps intégrée très pratique pour le positionnement satellite sur fond de carte Google maps même en dehors de tout réseau téléphonique.

Le vélo - toujours le même depuis le début de mes voyages - a été un peu révisé. J'ai fait dévoiler la roue avant, changer les gaines et cables de freins, changer le dérailleur. Quel bonheur de pouvoir passer les vitesses l'une après l'autre alors que lors de mon dernier voyage (Quito - Lima) ça ne passait que trois par trois ! J'ai gardé les quatre grandes sacoches de roues et la petite sacoche de guidon, enlevé les deux petites sacoches additionnelles qui me servaient au réchaud et au bidon d'essence.

Actualités en Colombie

Ma fille Laure me dit que le cessez-le-feu entre le Gouvernement colombien et les FARC vient d'être suspendu, un général ayant été enlevé ... Un peu de piment donc ... Le camping sauvage devra donc être très limité.

Samedi 22 novembre 2014 - Arrivée sans encombre à Bogota

La nuit de vendredi à samedi fut courte. Il ne fallait pas louper l'avion qui décollait à 6h de Toulouse-Blagnac. Réveil à 3h30. La voiture a été laissée au parking de l'aéroport en suivant bien les consignes données par Laure : SMS avec numéro du parking, étage, numéro de place, laisser le ticket dans la voiture. Les portes de l'accès à l'aéroport et surtout aux ascenseurs ne sont pas faites pour des cartons-vélo. Contorsion dans tous les sens pour y rentrer. Une longue queue est déjà présente devant le comptoir d'Air France. L'enregistrement se passe sans problème, ayant déjà payé le surcoût pour le vélo (100 euros). Direction D15 pour le Mulet.

Roissy, c'est toujours l'usine. Il faut savoir lire les panneaux. Bien des personnes sont affolées et courent dans tous les sens. J'ai été accosté quatre fois comme si j'étais un employé de la maison ! Une porte est affichée mais en réalité n'existe pas. Le wifi gratuit fonctionne. Trois heures d'attente pour le changement d'avion du Mulet, c'est correct. L'avion A340-300 d'Air France est un vieux rossignol qui doit avoir quelques millions de kilomètres au compteur. Les sièges sont pas mal déglingués. Et ... je tombe sur un siège avec un écran tactile qui n'avait plus rien de tactile. Dans le meilleur des cas, un bon coup de point faisait activer le menu. Je n'ai eu droit qu'à des films. L'avion était plein comme un oeuf. 6 heures de décalage horaire. On est arrivé à 16h15 locale, un léger retard à l'arrivée pour une bonne demi-heure de retard au départ : il y avait un problème technique sur l'avion : un APU qui fonctionnait pas mal ... Laure m'expliquera ce que ça voulait dire ! A l'arrivée à Bogota El Dorado, rien de plus simple : contrôle immigration, tampon, police, change argent, bagages ... Une heure en tout. A ma grande surprise, une pancarte à mon nom m'attendait à la sortie : c'était le propriétaire de l'hôtel Boyaca Real qui est venu me chercher avec son épouse. Le carton était bien grand ! On replie tout l'arrière de l'intérieur de la voiture (un très beau toyota dernier cri). Le carton rentre juste pour nous tenir la nuque à la place des appuis-têtes. Et ... la Madame s'est mise dans le coffre, voulant à tout prix que je sois sur la place passager. 20 minutes de circulation. Arrivée de nuit (il fait nuit vers 18h) à l'hôtel. Todo es bien.

Dimanche 23 novembre 2014 - Bogota capitale mondiale des cyclistes ... le dimanche !

J'avais lu que, le dimanche, Bogota était le paradis des cyclistes, les axes principaux étant interdits aux véhicules autres que les transports collectifs (bus, taxis). Les colombiens sont très fiers de leur transmilano qui est un bus articulé à deux ou trois wagons sur axe réservé mais qui fonctionne avec moteur thermique diesel. C'est une sorte de métro aérien (très fréquent) avec des stations érigées en forme de petites gares. Les taxis sont jaunes avec beaucoup de petites hyundai à essence. Je n'ai pas vu de voiture hybride ni électrique. En revanche il y a du GNV dans les stations-services donc probablement des voitures à gaz. La circulation doit être très dense et très polluante si j'en crois la couleur noir charbon des quelques troncs d'arbre le long des axes.

En me rendant à pied à l'incontournable visite du Musée de l'Or, j'ai pu observer que le dimanche est loin d'être un jour de repos : beaucoup de magasins ont l'air ouvert (c'est sûr pour les bistrots, les restaurants, les supermarchés et petits commerçants que l'on voit s'agiter comme en jours de semaine), ca l'est moins pour d'autres et pourtant on peut voir à travers les grilles fermées, des échanges de marchandises contre monnaie. Les vélos sont dans la rue. On voit de tout sous toutes les formes. Mais ... ça bouge ... jusqu'à voir des tandems cyclistes-chien, des vélos à quatre roues prêtés gratuitement par des sociétés qui affichent ostensiblement que c'est La Société qui fait l'offre (très habile opération de communication qui ne leur coûte pas cher). Mais il y a aussi des coureurs et des coureuses (?) à pied plus ou moins bariolés fluo pour attirer l'oeil. J'avais vu le dimanche matin à Bujumbura les coureurs du dimanche matin (petit pays qui a eu une médaille d'or aux jeux olympiques il y a quelques années). Mais ici à Bogota, ce sont des milliers de personnes qui vont dans tous les sens à vélo, à chien, à pied, en patins et planches à roulettes, qui font à cinquante de la gym en bloquant la chaussée en étirant fort le côté gauche puis le côté droit puis les épaules, les doigts de pied ....! Etonnant ! Les marchands ambulants sont également de la fête pour les boissons, les fruits et les ... glaces (énormément de glaces vendues), mais aussi les policiers qui sont, dans tout Bogota, très apparents avec des gilets fluo jaunes "policia". La musique évidemment est de la partie mais aussi, à qui plus fort, les vendeurs d'oranges, de bibelots, de tout et de rien. Tout près, les églises sont remplies. La messe se déroule un peu comme dans tous les pays d'Amérique latine avec une très forte dévotion et, chose à noter, avec probablement autant d'hommes que de femmes de tous ages.

Le Musée de l'Or : grosse attraction, très justifiée. Le dimanche, la visite est gratuite, très encadrée. On comprend quand on voit les trésors dans les vitrines. La visite est organisée de manière très efficace pour que les gens ne se croisent pas, selon un cheminement en labyrinthe sur trois niveaux. La progression est chronologique en replaçant la recherche de l'or dans le contexte historique des civilisations précolombiennes et dans le contexte de la vie locale. On se rend compte que l'or a toujours été un métal très précieux tant pour honorer les morts, les dieux, que pour magnifier les tenants du pouvoir. Il est très instructif de constater combien la cosmogonie a toujours été présente, l'or ayant jusqu'à une valeur hautement symbolique. Pourquoi le Musée de l'Or est-t-il vraiment unique ? Parce qu'il recèle des trésors artistiques dont la valeur est tout autre que celle de la simple pesée du nombre de carats. Il est écrit sur un mur que l'Homme, le Ciel, la Terre vivaient intrinsèquement en parfait équilibre. L'Homme du XXIème siècle est entrain de se rendre compte, et de manière certaine grâce aux convergences scientifiques, que l'équilibre n'est plus, et ne sait plus que faire pour le retrouver ... A méditer ... demain, j'aurai le temps. Objectif joindre Melgar direction plein sud de Bogota ...

PS : je suis allé reconnaître le cheminement pour sortir de Bogota. Pas évident, ... vive la petite tablette Asus avec le point de localisation gps qui s'affiche sur fond de carte Google maps : très précieux ce petit bijou de technologie !

Lundi 24 novembre 2014 - Le vrai début ...

Réveil à 5h15 pour départ à 6h de Bogota. Le patron de l'hôtel Casa Boyaca, Geraldo, s'est levé en personne pour me faire le petit-déjeuner. Je lui laisse à l'hôtel pour mon retour le carton avion du Mulet et un sac avec mes vêtements de ... vol. Le vélo a l'air en forme. Il est un peu plus léger que d'habitude mais fait bien la quarantaine de kg. Le jour pointe pile à 6h, et pile à 6h, je pars. La circulation d'un lundi à Bogota est impressionnante. Il faut jouer des sabots, taper sur les bus pour qu'ils vous laissent vous rabattre vers le trottoir, an-ti-ci-per loin devant les coups de freins brutaux des petits collectivos qui ramassent les travailleurs tous les trente mètres. Cette folie dure un peu plus de 25 km. Arrive ce qui, statistiquement, semble inévitable : un motard allongé raide la tête casquée vers le ciel. Tout reste immobile tandis que les policiers font la circulation. Pas besoin d'ambulance. Le compte paraît bon. Du coup, je suis très attentif au moindre bruit derrière moi car les queues de poisson vers la droite sans souci des deux roues sont redoutables. Un peu de bruine donne encore un peu plus de piquant. Cool ! J'ai beau me le dire, ce n'est pas facile. Puis, je relativise en me remémorant mes souvenirs du genre au Pérou, et surtout au Chili. Les Colombiens ne sont pas moins bien mais ne sont pas mieux. Si ! ils sont mieux car ils ont beaucoup plus de cyclistes. J'en ai croisé durant les 126 km de ce parcours de Bogota à Melgar.

Je pensais que c'était une mise en bouche tranquille. En réalité, la dénivellation positive n'est pas négligeable même si la roue libre a fonctionné pas mal puisque je suis à Melgar à environ 360 mètres d'altitude. La sortie de Bogota montre bien la ségrégation sociale et géographique qui affecte toutes les grandes villes des pays latinos. La petite agriculture n'est pas facile à voir si ce n'est par les vaches dans les champs et les quelques cultures après labour. On a les sempiternels eucalyptus mais bientôt détrônés par la dense végétation tropicale au fur et à mesure de l'avancée vers le sud. Original : de très nombreuses demeures sont en charpente de bambous. De très nombreuses et belles propriétés sont en vente dans les trente dernier km avant Melgar ... Survol très bas de deux hélicoptères. Instinctivement, je rentre la tête. Sans doute des hélicos militaires, une très importante base militaire se trouvant à l'entrée nord de Melgar.

Les 15 derniers km avant Melgar méritent à eux seuls le voyage de Bogota à Melgar. On traverse un très étroit canyon qui commence avec un nom très évocateur : le Nez du Diable. Décidément, le diable serait partout en Amérique latine ! C'est vrai que de l'Equateur où j'avais trouvé son "train" (du diable), il n'avait pas grand chemin pour aller taquiner la Colombie. Là, la photo rocheuse du nez est assez spectaculaire. Mais, dans ces gorges, ont été tracées deux routes séparées en dénivelée, avec deux voies chacune et ... ça file vite là dedans avec évidemment rien comme place pour le cycliste. Presque pire que la sortie de Bogota. Melgar est proche, et le climat change totalement : chaud, chaud ! Je prends une rue qui me paraît sympathique et ... tombe sur l'Hospedaje Candelaria où, depuis Eysus, j'avais réservé une petite chambre très propre. Le prix est aussi petit que la chambre.

Arrivé à midi, 6 heures de vélo, c'est parfait pour le début. Et ... le temps a tenu hormis le petit crachin à la sortie de la capitale ce matin. Récupération prévue cet après-midi, tranquilou.

A partir de demain, j'aurai deux-trois jours un peu sérieux. A chaque jour, son plein d'émotions ...

Bogota - Melgar 126 km, 6h-12h, +617m -2698m maxi 3075 m

Mardi 25 novembre 2014 - Comment passer un tunnel interdit aux vélos ?

Melgar, ville étouffante même la nuit ... ville bruyante dès avant l'aurore avec parfois des vols d'hélicoptère à basse altitude. 6h, je m'échappe non sans une petite faim car pas de petit-déjeuner, tout n'ouvrant qu'à 7 heures. J'allais le payer un peu plus loin ... Un bruit infernal vient de la rue principale, rue de transit. Tout est bouché par camions et bus dans les deux sens. Les travailleurs attendent sur le bord de la route leur car pour se rendre au travail. "Ibague, oui c'est par là tout droit". Un quart d'heure plus tard, je suis inquiet, interroge un marcheur. C'est dans le sens opposé où je vais ! Beaucoup de camions sur cette route qui est une autopista à deux fois deux voies assez bien dessinée, les voies de sens opposé n'étant jamais jumelées. On ne voit donc pas les véhicules en face et donc ... ça file sec. La maréchaussée connaît les radars mais portables. J'en ai vu deux en moins de 100 km aujourd'hui. Les paysages ici n'on rien d'exceptionnel dans cette voie de liaison est-ouest. Je suis passé sur le tumultueux rio Magdalena. L'entretien des abords de route est remarquable, fait par des employés qui manient avec grande efficacité leurs faucheuses thermiques. Dommage que les conducteurs de véhicules éprouvent encore le besoin de balancer emballages plastiques et autres canettes en aluminium. La route finalement grimpe pas mal. Il faut dire qu'avec plus de 100 kg à faire avancer, la moindre pente fait baisser de manière très rapide la petite vitesse, avec le petit plateau et ... le compteur affiche alors moins de 10 km/h.

Un panneau d'interdiction pour vélo ... Je pense qu'on a dû oublier de l'enlever. Je fais 10 km sur la belle route qui monte, et .. un tunnel en travaux ! Evidemment, le bipède cycliste fonce tête baissée. Mais ça ne plait pas, mais pas du tout, au cerbère qui veille. Je vois effectivement une seule voie possible de circulation mais des bas-cotés suffisants pour le passage du Mulet. J'essaie de discuter. Le molosse se met devant le vélo. Un écart de guidon et je pédale à fond pour m'engouffrer dans le tunnel (éclairé en plus). Le gardien gueule très fort. Ce qui a pour effet de faire sortir du trou un autre gardien qui me prend le guidon. Je lui dis que je vais passer. Je mets le vélo par terre au milieu de la route pour faire arrêter les véhicules. Je trouverai bien un camion ou une camionnette qui me chargera et me fera traverser ! La première voiture qui arrive est une voiture de ... police, un beau pick up avec climatisation. Les deux policiers sont très courtois, me disent bonjour, me souhaitent la bienvenue, et acceptent de me faire traverser le tunnel. L'arrivée à Ibague n'en finit pas de monter doucement mais sûrement. Un motard ralentit à ma hauteur et, en s'esclaffant, me rappelle que le passage du tunnel a bien fait rigoler tout le monde. C'était un des deux cerbères qui m'avaient interdit de passer ...

Très étendue, Ibague. Trouver le petit hôtel Boga m'a pris une bonne heure. Aujourd'hui, pas trop de nourriture, mais j'ai beaucoup bu, et ... il a fallu que je m'arrête après 3h de vélo car je sentais la fringale pointer son nez. Et là, je me suis rappelé que lorsque cela m'était arrivé après avoir grimpé le Tizintest au Maroc, j'avais failli tomber d'inanition, ayant perdu l'équilibre du vélo avec la vue qui s'était troublée. J'avais mangé tout ce que je pouvais trouver, bu la mer et les poissons, et la mauvaise passe ne fut plus qu'un mauvais souvenir. Il faudra que je fasse attention demain car la montée sera rude. J'ai décidé de ne pas prendre l'option que je m'étais mise dans la tête de prendre, après Cajamarca, une piste de 60 km pour joindre Salento. C'est une piste faite par des vététistes sans chargement, dans le sens Salento-Cajamarca qualifiée par eux de difficile. Compte tenu de la raison qui reste encore présente chez le ... Mulet, on prendra un itinéraire plus long mais normalement goudronné. Aussi, demain, pas sûr que le wifi permette la liaison quotidienne ...

Melgar - Ibague  95 km,  6h - 13h30,   +1014 m   -209 m, maxi 1296 m

Mercredi 26 novembre 2014 - La Linea, c'est le Stelvio colombien

Le Stelvio est un col italien, un monument pour tout cycliste. Les Colombiens, grands amateurs de vélo (je l'ai encore vérifié aujourd'hui mais ... voir plus loin) font de la Linea leur plus belle traversée de col. La comparaison est assez juste : grande longueur (au Stelvio, j'avais égréné avec beaucoup d'efforts sous le cagnard la quelque quarantaine de virages numérotés), pente très soutenue (petite vitesse, petit plateau), descente assez vertigineuse dans les deux cas mais le pire restant quand meme le Stelvio. Une différence de taille réside dans la très forte fréquentation de la Linea par les camions et les bus, avec des moteurs de modèle américain qui font un bruit infernal. Et ils circulent en file indienne voire se dépassent en montée comme en descente sans visibilité suffisante au point que plusieurs fois des freinages secs ont du intervenir.

Ce matin j'ai eu un petit-déjeuner, j'avais fait provision de boissons. La sortie d'Ibague ressemble à certaines sorties de ville de Bolivie, d'Equateur, du Chili : route tracé au plus raide de la pente. Pas mal pour l'échauffement du matin ! A Cajamarca, petite bourgade atteinte après 3h de montée, j'ai pu acheter de l'eau gazeuse (extra en vélo) et boire un bon bouillon. Sortir de Cajamarca : même topo que pour Ibague avec une ligne droite au plus raide, sauf que la route après est à double sens, sans trop d'espace prévu pour les cyclistes. J'ai croisé plusieurs cyclistes qui montaient ou descendaient pour le plaisir (ils étaient en tenue !) mais tous les cyclistes rencontrés à la montée étaient scotchés au cul d'un camion. Ils ne pédalaient pas, avaient de beaux vélos de course, mais faisaient comme les petits burundais pour jouer, se faisaient tirer par un camion pour monter. L'armée est très apparente dans le pays. A au moins cinq reprises, il y avait des panneaux "exercices" et des militaires armés. C'étaient principalement aux emplacements des viaducs. Là encore, comme pour les policiers, la salutation est admise avec même l'acceptation de prendre des photos.

J'ai tout de même mis plus de 10 heures pour faire les quelques 95 km de la Linea qui relient Ibague à Armenia. Mais la dénivellation cumulée a été un peu inhabituelle (voir le détail chiffré en fin de ce texte). J'ai eu certes la chaleur mais beaucoup moins forte qu'à Melgar, quelques coups de tonnerre avec de la pluie mais pas trop drue. J'ai mis et remis trois fois le poncho pour éviter de trop me mouiller. Dans les cinq derniers kilomètres, il y a des portions de route avec des pentes à la limite du poser le pied par terre. Le col n'a pas de nom. Ca paraît curieux à nous français. La descente sur le versant ouest du col vers Armenia dure une trentaine de kilomètre, avec beaucoup de camions, beaucoup de travaux, des virages surdimensionnés pour permettre aux énormes semi-remorques de virer et de se croiser. Prudence alors en vélo car on va plus vite que les poids lourds, et les freins sont loin d'être aussi efficaces.

J'ai hésité à plusieurs reprises : camper sur place dans la montée, ou continuer quand même. Finalement, le petit-déjeuner, la soupe, les prises fréquentes de boisson m'ont tenu à peu près. Alors, j'ai continué un peu, puis encore un peu, pour finalement être à Armenia en plein centre-ville dans un hôtel assez chic, à 17h. Grosse journée, probablement la plus dure physiquement du circuit que j'ai imaginé. Demain, je rallie un très beau petit village : Salento.

Ibague - Armenia, 95 km, 6h30 - 17h,  +2496 m  -2295 m,   maxi 3287 m

Jeudi 27 novembre 2014 - Salento, le pays des couleurs et ...

des touristes, semble-t-il, si l'on en croit le nombre de magasins "artisanaux", de restaurants. Je suis ce soir à Salento, à seulement une trentaine de kilomètres d'Armenia. Armenia à recommander au moins pour sa très longue rue piétonne commerçante, l'accueil que j'ai reçu, l'excellente nourriture préparé par le chef José, le rapport qualité/prix de l'hébergement et de la nourriture de l'hôtel Toledo Plaza. Toute la nuit des bourrasques sont tombées sur la ville. Une mare était là ce matin au pied de la porte de ma chambre.

Un cycliste bardé de sacoches qui vient de je ne sais où et qui va on ne sait où, est toujours un peu un ovni, suscitant l'étonnement, le respect, l'admiration, l'effroi. Faut faire avec. En général, les réactions sont plutôt gentilles, ... sauf quand pour passer entre un camion et une borne plastique de travaux publics, je suis obligé de jouer des sacoches pour déplacer la quille rouge et blanche. Alors là ! Ce ne plait pas du tout au chef de chantier.

Je suis parti un peu plus tard en parcourant toute la voie piétonne (que les cyclistes doivent respecter car j'étais le seul mobile à deux roues) appelée Bolivar, pour prendre une très belle deux fois deux voies. L'impression générale donné par le Quindio est que l'on se trouve dans une région beaucoup plus argentée qu'ailleurs. Le Café renommé doit y être pour quelque chose. Il suffit de voir le nombre de maisons cossues avec des clôtures en fer forgé, les modèles de voiture qui roulent, l'entretien général du paysage - somme toute un petit air de Pays basque avec la verdure omniprésente et les toits rouges des maisons. La route était belle mais ... montante encore. L'arrivée au village de Salento survient après une longue et étroite montée dans une végétation luxuriante. Le village semble être bâti sur un plateau, en réalité un faux plateau qui, dans la partie supérieure où se trouve la place centrale et la vie commerçante, n'est accessible que par des rues qui ne cessent de se redresser. Direction la Posada Martha Tolima que l'on m'avait recommandée. Impressionnante de propreté. Les vitres sont tellement astiquées qu'on ne les voit pas. Accueil toujours plaisant. Un défaut qui peut devenir irritant : un perroquet éprouve le besoin de brailler "Caca" "trrit". Je décide d'y rester deux nuits, demain étant une journée sans vélo pour remettre à niveau un organisme un peu mâché quand même hier. La grande attraction du coin est la montée dans la vallée de Cocora avec les renommées jeeps Willys qui emmènent les toutous (dont je serai demain) pour faire du cheval ou de la découverte pédestre. Depuis la place, on monte des marches cimentées pour accéder à un promontoire pour avoir La vue panoramique des lieux. De la musique connue sort de l'église. Sur le parvis, une quarantaine de jeunes habillés de la tunique et du couvre-chef, tout en noir, attendent. C'est la remise officielle d'un grade du secondaire. Toutes les familles présentes sont avec leurs habits de fête.

Armenia - Salento, 32 km, 8h - 12h,  +718 m   -244 m   maxi 1895 m

Vendredi 28 novembre 2014 - Cocora la précieuse ?

Lorsqu'on lit les appréciations sur cette vallée du fond du Quindio (le rio Quindio y prend naissance), on est en présence d'un joyau de la Colombie. On y trouve une espèce d'arbre unique qui pousse (se plante-t-il ?) au dessus de 2000 m : le palmier à cire, emblême retenu de la Colombie. Je suis parti ce matin pour voir ce monument naturel. Les willys attendaient sagement alignés sur la place centrale de Salento avec des départs aux horaires affichés mais des départs, en réalité, fonction du bon vouloir des chauffeurs. Quelques jeunes étaient là, français, qui partaient pour joindre à pied une finca située à 8 heures de marche. Même s'ils ne faisaient pas "bon genre" (plutôt rasta d'apparence), ils étaient très sympathiques, et m'ont invité à partager leur Willys. Un vétérinaire avec un gros chien qui allait diagnostiquer des vaches, s'associèrent au groupe. Une heure d'attente du chauffeur (les jeunes commençaient à s'impatienter vu les heures de marche qu'ils devaient faire avec des bottes de caoutchouc et des gros sacs à dos), et nous voilà comme des sardines dans une petite jeep hors d'âge mais rutilante : pas une once de poussière sur la carrosserie ! Nous sommes d'abord descendus de Salento pour traverser le rio Quindio et remonter la vallée de Cocora. Ce n'était pas très compliqué : tout est asphalté. Au bout du goudron, les attrapes-touristes classiques avec bistrots, locations de chevaux, ventes artisanales. Le prix du transport par personne reste modique : 4000 pesos (2 $ US, 1,8 euro). Une très vaste pisciculture utilisait le rio Quindio. Je décidai alors de revenir par le fond de cette vallée de Cocora à pied tranquillement pour mieux apprécier et sentir les lieux. 12 km pour rebrousser chemin. Cette vallée de Cocora a été très occupée par le bétail : les flancs avec les signes caractéristiques du bétail qui broute, montrent encore les cheminements en espalier. Mais l'occupation humaine de cette vallée n'a jamais dû être très dense. J'ai relevé en tout et pour tout huit fincas, sans aucun hameau et encore moins de village. Le fond de cette verte vallée est très apprécié des vaches et des chevaux. Les fameux palmiers à cire sont bien là, bien visibles puisqu'ils dépassent d'au moins 20 mètres les plus hauts arbres (dont beaucoup d'eucalyptus). L'implantation de ces palmiers à cire semble à la fois assez régulière, assez aléatoire, assez naturelle aussi jusqu'aux crêtes. Mais leur densité reste très faible (probablement naturellement). La vallée de Cocora présente toutefois tous les signes d'un paysage qui n'est plus travaillé depuis longtemps : quasiment pas de culture dans les bas-fonds, pas de coupe de foin, un peu de pâturage, des modifications probablement rapides des lisières bois/prairie avec un processus dynamique de fermeture du paysage. Le rio Quindio qui s'en écoule est un torrent encore très tumultueux sans trop d'aménagements visibles.

Chaude, l'arrivée à Salento après ces kilomètres de balade. Un café s'imposait, expresso bien sur et "doble" pour l'amateur de café colombien. Un seul bar possédait la machine expresso adéquate. Le café double fut très serré et le prix itou ! Mais on me garantit que c'était le meilleur, le plus fin, que les grains avaient été choisis un par un ... Je devais avoir l'air d'un américain ! A titre de comparaison, pour le prix payé, on a en France deux poches de café pur Colombie de 250 g ... Mais, on est à Salento !

Salento - Cocora - Salento, 12 km à pied ... et un café très serré !

Samedi 29 novembre 2014 - Bruit et Silence ...

Le soir à partir de 18h, le moment où la nuit tombe, on a l'impression que toute l'énergie donnée par le soleil du jour éclate en paroles, en musiques, en déplacements, en achats ... Ce fut le cas hier soir à Salento où c'était à la fois un vendredi (c'est un peu la fiesta du week-end qui s'anime) et les premières célébrations (inaugurations) pour les décorations des fêtes de la Nativité. La boisson agrémente tout cela, délie les langues, dénoue les muscles et articulations des musiciens. Inutile de dire que dormir devient vite un objectif illusoire ... Ce matin, devant la porte de ma chambre, deux verres à moitié plein étaient posés par terre, mais ... les gens étaient partis. J'avais dû quand même m'endormir.

La pluie de l'aube m'a un peu inquiété. Ca cognait assez fort sur la toiture mal isolée. Clip clap clip clap les petits pas des cavaliers qui passaient dans la rue contre ma chambre m'ont réveillé. Miracle du soleil levant, la pluie a cessé. Je suis parti pour une longue descente - finalement assez raide car mes freins avaient un peu de mal pour remplir leur travail (ils devaient encore dormir un peu). Dans la remontée vers la grand route à deux fois deux voies qui permet de joindre la grande ville de Pereira, un cycliste colombien me dépasse. Petite discussion avec toujours les mêmes questions : qui es-tu, d'où viens-tu, où vas-tu, que fais-tu ? Un cycliste argentin arrive en sens inverse, au même moment. Il a franchi lui aussi la Linea "muy duro" et file à Salento après avoir fait étape comme moi à Armenia.

Sur la quatre voies, beaucoup de cyclistes (sans sacoche) semblent beaucoup apprécier cet itinéraire très roulant entre Armenia et Pereira. Car Pereira est ma destination du jour, pour voir ce que peut être l'une des capitales du Café. Une grande descente limitée à 30 km/h (pour une fois, je suis concerné car le poids me fait aisément passer la limite) conduit à une ville bizarrement aménagé. Toujours les mêmes découpages en carreras et en calles au carré, mais, à la différence des autres villes traversées de Colombie, les repères indiquant les numéros des carreras et des calles ne figurent plus aux angles des bâtiments. De temps à autre, un gros panneau mentionne un numéro. En réalité, le plus sûr moyen de se repérer est de demander au moins deux fois à au moins deux personnes différentes, le renseignement souhaité.

Il se trouve que j'ai choisi un petit hôtel en plein centre-ville. Ce qui veut dire une entrée par une porte de rue normale et un très long escalier étroit à monter sur deux étages avant d'arriver à l'accueil. Diable ! Le Mulet et les sacoches ne passaient pas. Et surtout, j'ai dû tomber sur la rue commerçante la plus fréquentée. Les trottoirs étaient archi bondés, les voitures étaient au touche à touche, les étals des boutiques débordaient de tous les côtés. Bref, c'était la ... fête !

En fin de compte, tout est bien sagement rangé dans ma chambre. Dans de telles conditions d'affluence (c'était absolument indescriptible : les gens arrivaient à s'éviter mais ... j'ai dû encore faire le coup des sacoches contre un taxi jaune et ... en plus, il n'était pas content !), me repérer était l'acte réfléchi numéro 1 : à droite, à gauche, puis encore à ... Il fallait savoir revenir. Et là, évidemment pas question de sortir ma tablette avec GPS, ella aurait disparu sur le champ ! Comble de la question : les chaussées étaient toutes défoncées, rapiécées mille fois, des bosses et des creux partout. Un seul endroit pouvait m'apaiser dans cette ambiance délirante où l'on voulait me vendre des téléphones, des ballons, des oranges, des bidons d'huile, des menus, des aspirateurs ... la place Bolivar et la Cathédrale.

Située deux carrés de bâtiments plus loin que l'hôtel, la place Bolivar, piétonne, grande, est tout autant envahie mais autrement ! On y trouve des dizaines de joueurs d'échec (pas mauvais du tout), des marchands de glace, de boissons, des cireurs de chaussures, des joueurs de cartes (très sérieux) qui jouaient de l'argent bien visible déposé sur le plateau de jeu (un compère tournant souvent la tête, je pense, pour surveiller la police), et ... une énorme statue magnifique de Simon Bolivar chevauchant tout nu un superbe cheval, représentant d'après le sculpteur du bronze, la Libération. Sacré personnage que ce Simon Bolivar qui est reconnu, pour l'Amérique Latine, comme le Libérateur emblématique de l'oppression coloniale.

La cathédrale n'est pas du tout à l'image de celles que l'on trouve en Amérique du sud. Très peu de fioriture, très peu d'or. En revanche, beaucoup de briques, beaucoup de pierres en façade extérieure, et surtout, beaucoup de bois. Toute la charpente est en bois apparent (maintenant consolidée par quelques tirants et plaques métalliques). La nef centrale est très haute, en bois, supportée par des piliers ronds faits de briques assemblées ceinturées d'arceaux ferrés. A l'intérieur de la Cathédrale Notre Dame de la Pauvreté, beaucoup de personnes priaient voire se reposaient, méditaient ... Enfin un peu de Silence.

Salento - Pereira, 41 km,  8h30 - 12h,  +496 m   -1016 m   maxi 1895 m

Dimanche 30 novembre 2014 - Manizales se gagne ! ...

Etape relativement courte mais encore beaucoup de dénivellation positive. Pas trop faché de partir de Pereira, ville peu facile à vivre pour des gens de passage comme moi. Probablement, l'hébergement est trop central. La sortie de la ville me fait un peu chercher pour prendre le bon embranchement : direction Medellin. une demi-heure pour commencer à sortir de l'agglomération. Un grand viaduc et au milieu du viaduc les gyrophares allumés, la police est là, l'ambulance aussi. Mais cette fois, le brancard entre dans l'ambulance. La moto est à terre, bien abîmée. Pas de commentaire sinon que je trouve que tout le monde dans ce pays ne respecte pas le code de la route élémentaire.

La route serpente dans le paysage typique du Café (mélangé souvent à des bananes). Les versants sont abrupts mais avec des plantations, des fincas dont certaines sont à vendre. Bifurcation après Chinchina : je pars à droite vers Manizalès dans des pentes longues et raides, mais très roulantes pour les véhicules à moteur surtout. Pour moi, c'est petit petit ! N'ayant pas déjeuné ce matin, je m'arrête au bout de trois heures de vélo pour m'empiffrer d'oeufs brouillés, d'une galette, d'un café bien sucré. Route sans fin en apparence dont on ne voit jamais le haut du col, parce que, bien sûr, quand on monte, il doit y avoir un col. Mais c'est un faux avec plein de cyclistes qui pompent des bières. Je m'arrête mais pour juste un café tinto encore bien sucré. Un des cyclistes demande qui monte ce vélo chargé ? Je pointe le doigt. Il me dit "campeon", je lui réponds : "no, frances", et tous ses amis éclatent de rire. Voila que l'armée arrive et installe hommes et matériels à deux pas de mon vélo. Je dégage vite. J'ai crû comprendre que le général kidnappé par les Farc était libéré ce matin.

La route continue toujours son serpentin. Et par deux fois, toute une floppée de jeunes descendent à fond sur une planche à roulettes, par deux fois avec les voitures à 10 mètres derrière eux. Bonjour les dégâts si un gravillon bloque une roue (de planche à roulettes) ! Chaud encore un peu plus haut, lorsque, malgré le panneau 40 km/h, j'entends deux fois des crissements de pneus dans les virages. Ca se rapproche, c'est pour moi. Je me serre le plus près possible du bord. L'engin passe en crissant encore plus fort. Je gueule "Connard !" et, peut-être y a-t-il des ondes traductrices, le type ralentit sérieusement et poursuit son chemin un peu moins vite.

Après 50 km de montée, je me pose question : Manizales existe-t-elle ? Et voilà que la pluie commence à montrer le bout du nez. Pensant être à un col, je m'abrite à un arrêt de bus, et discute un peu avec une personne qui attendait : toujours les mêmes ébahissements devant le Mulet. Et je finis par comprendre qu'il n'y aura pas de col, que le faux col continue de monter et qu'au bout de 5 km on arrive à Manizales. Diantre ! ce n'est donc pas encore la fin ! La pluie diminue d'intensité, cela devient du petit crachin. Je mets mon anorak, et file ... (façon de parler car c'est encore du 5 km/h). L'entrée de la grande ville de Manizales est en travaux mais sur plusieurs kilomètres avec une chaussée double rendue très étroite par les quilles plastiques dans tous les sens. Bien sûr, quand le Mulet s'engage à 5 km/h, le guidon est obligé de zigzaguer pas mal et ... les voitures obligées de me serrer très fort. Quand c'est un camion ou un car, ce n'est plus possible, et ... je fais des embouteillages monstrueux puisque le bahut est obligé d'attendre un espace un peu large pour me passer. Je remercie, bien sûr !

Manizales, à la différence de Pereira, a conservé aux angles des rues les plaques avec les numéros des calles et des carreras. Je n'ai donc pas eu trop de difficulté pour trouver l'hostal Kaleidoscopio (un nom qui me fait penser aux moustaches de Dali). Un accueil fort agréable, un lit dans un dortoir (mais pour le moment personne d'autre que moi), une douche très chaude et qui débite, à la différence des douches électriques dont le fonctionnement est toujours le même : la température de l'eau est inversement proportionnelle au débit, ce qui veut dire que pour avoir un peu de chaud, il faut faire juste couler trois gouttes. Le Mulet a dû monter encore deux étages pour ne pas coucher dehors.

Dilemne. Rester un jour de plus à Manizales, prendre un bus pour joindre Medellin, ou tenter de rallier Medellin en vélo mais sans passer par Salamina. C'est en gros 200 km (il faut que je retourne en arrière de 25 km mais ç'est quand même plus facile de descendre la majorité de ces kilomètres) à faire au maximum en trois jours puisque j'ai calé une réservation d'hôtel à Medellin pour les 3 et 4 décembre. Je prends le risque de le faire en vélo bien que je ne peux pas trop savoir l'importance des montées tout le long de ce trajet. Car les montées sont faites à 5 km/h et parfois même un peu en-dessous : cela fait 50 km en 10 heures d'affilée seulement. On verra bien.

Pereira - Manizales, 58 km, 7h - 14h30,  +1386m   - 723m    maxi 2150 m

Lundi 1er décembre 2014 - La pintade !

En réalité, c'est La Pintada. Mais c'est rigolo pour un français qui pense de suite au gallinacé. Il me semble que ca évoquerait plutôt la peinture, les couleurs. Je suis arrivé à La Pintada après être parti au point du jour de Manizales, non sans avoir reçu de Martha, la propriétaire du Kaleidoscopio, un gros morceau de gâteau au chocolat "pour la route", m'a-t-elle dit. Dommage que tous les jours, je ne tombe pas sur une Martha. Le retour de Manizales tout au long des quelques 25 km de route raide remontée hier est un régal. Aucun problème de sortie de ville - sauf une petite frayeur avec le bus devant moi qui, sans mettre de feux avertisseurs, pile pour prendre quelqu'un qui faisait signe. Il suffit de pointer l'avenue du Centenario, et c'est parti pour une descente assez magique en compagnie, bien sûr, de quelques cyclistes (même à 6h du matin) qui veulent discuter, et des voitures, camions, bus qui prennent la voie de gauche, la voie de droite étant occupée par ... les deux roues. Les cyclistes colombiens n'ont aucune retenue pour se placer au beau milieu de la chaussée obligeant les véhicules à les passer par la file de gauche. Peut-être est-ce la solution pour diminuer les risques de pépins ?

Cette route descendante de Manizales est un itinéraire royal pour des cyclistes (hier, il y avait des planches à roulettes !). On est facilement à 50-60 km/h, et, bien sûr, le cycliste colombien veut en savoir plus sur ce bonhomme plein de sacoches. A deux de front, ça va très vite. Mais ça ne les impressionne pas plus que ça. La séparation a lieu au bout de 25 km puisque je file vers Medellin, rejoindre d'abord plein ouest le Rio Cauca, puis le longer jusqu'à ... La Pintada. C'est une route très agréable, sinueuse mais roulante sans trop de trous, et surtout sans trop de circulation, arborée. Ce qui est extrêmement précieux le matin avant que le soleil ne soit trop haut car on pédale presque toujours à l'ombre. J'ai pris le parti de faire un maximum de kilomètres aujourd'hui car je sais que demain et après-demain, ça va être peut-être très dur pour passer les bosses qui m'attendent.

Un tunnel ! Je le piste de loin mais ne voit pas de travaux. Pas de cerbère à l'entrée pour interdire son accès. Et ... un couple de cyclistes-sacoches qui arrive en sens inverse. Mais, je ne m'arrête pas car je suis aux prises avec un chien qui gueule pas mal et essaie de me bouffer la jambre droite. Rodé à ce genre d'exercice, le pauvre cagnas reçoit un bon coup de godasse dans la gueule : il ne plus rien dit et me laisse tranquille. Longer le Rio Cauca est impressionnant, car ce n'est pas un petit ruisselet. Il fait environ 70 mètres de largeur et dévale à une vitesse de 25 km/h. Je suis très savant ! En réalité, j'ai repéré un débris flottant et j'ai filé à la même allure avec le vélo donc cqfd 25 km/h. Les eaux marrons sont vraiment bouillonnantes. Je ne vois pas un bateau et me demande si le Cauca est même navigable par des sportifs ! Les cantonniers sont toujours présents au bord des routes mais, cette fois, fauchant les abords très raides avec de longues machettes, cet instrument qui, en d'autres lieux, a servi aux massacres de centaines de milliers d'individus. Et dire qu'à Bogota, j'ai vu un homme avec cet instrument voulant imiter une statue, tout déguisé et peint en noir, qui voulait probablement amuser la foule des joggers et des cyclistes du dimanche en actionnant la machette de haut en bas : provocation ? innocence ? stupidité ? En tous cas, quasiment personne ne le regardait ...

Les kilomètres en vélo ne se parcourent pas très rapidement. Le soleil, lui, poursuit sa course. Les arbres ne font plus d'ombre, et ... ca chauffe dur. Mes deux bras ont des petites cloques. J'enfile donc ma chemise coton à manches longues. La Pintada, un drôle de nom, une drôle de cité (apparemment plusieurs milliers d'habitants), dont le coeur d'activités se situe sur l'axe Medellin (Médjin disent les locaux) - Armenia - Cali. Beaucoup de bars, petits restaurants, quelques hôtels ... Du classique que l'on retrouve dans tous les pays aux intersections de routes principales. Je trouve un petit hôtel avec quelques chambres, très propres, avec le wifi. Un accueil très sympathique avec du café.

C'est tout l'itinéraire de la route du Café que l'on découvre depuis Armenia. Mais, la partie que je préfère est cette vallée sinueuse qui fait grimper jusqu'à Manizales. Toute la montagne est habillée (pas aménagée) avec un mélange de caféiers, de bananiers, de canne à sucre, de palmiers ... dans des pentes sévères. Depuis le début de mon séjour en Colombie, les Colombiens n'ont pas du tout l'air inquiet pour la sécurité, sont très avenants avec les personnes qui, comme moi, ont besoin d'explications, et sont d'une spontanéité inégalée dès lors qu'ils se retrouvent dans les coeurs de ville, les gros bourgs, ce qui m'a dérouté un peu. Alors que, lorsqu'on regarde la télévision, on a une impression très bizarre d'un pays sans cesse aux prises avec les catastrophes et l'insécurité. Un gros décalage donc entre la réalité que je découvre en parcourant un peu ce pays, et l'image qui en ressort des actualités du grand média de la télévision.

Demain, gros morceau probablement. A l'évidence, il y aura beaucoup moins de kilomètres !

Manizales - La Pintada, 123 km, 6h - 13h15,  +382m   -1806m,  maxi 2150 m

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